Pourquoi n’y a t’il pas de communautés pour protéger et promouvoir l’open data ?

On peut expliquer l’absence de communautés de réutilisateurs de l’open data en sollicitant la distinction établie par Levine (1) entre les communs libertaires et les communs associatifs.

Les communs libertaires sont des communs auxquels tout le monde a accès, que tout le monde peut utiliser et améliorer. Les océans sont des exemples de biens communs libertaires. Les communs associatifs sont eux contrôlés par un groupe qui a le droit et le pouvoir de limiter son accès, son utilisation et de sélectionner les contributions éventuelles. Levine prend les églises et autres bâtiments détenus par certaines congrégations religieuses. En parallèle de l’accueil de concerts et de touristes à titre gracieux, la congrégation donné accès à certains espaces et événements aux personnes qui acceptent de payer une redevance, qui est réinjectée pour financer les travaux sur les bâtiments en cas de dégradation. En l’occurence, les bâtiments sont des communs associatifs. 

Si l’on se rappelle la loi pour une République numérique qui fixe le principe d’ouverture par défaut des données des administrations et ce, “dans un standard ouvert, aisément réutilisable et exploitable par un système de traitement automatisé’ (article L.300-4), on conviendra qu’il n’existe alors aucun droit de restriction à l’accès aux données ouvertes et donc qu’elles correspondent à des communs libertaires. Or, Levine avance que les communs libertaires, bien qu’ils possèdent l’attrait de l’accès inconditionnel, souffrent du problème du passager clandestin (2), de l’impossibilité d’être protégé de la dégradation et des phénomènes d’enclosures (3). Prenons l’exemple des informations et connaissances qui circulent sur Internet. Tandis que tout individu peut aujourd’hui produire ou utiliser des informations sur Internet, ce libre accès laisse la porte ouverte aux fake news, à des formes d’influences et de récupérations politiques. En face, les défenseurs d’Internet et de la libre circulation des informations et connaissances se trouvent dans une situation d’impuissance puisqu’un acteur “n’a intérêt à payer pour défendre un bien dont tout le monde par ailleurs bénéficie” (Levine, 2007) (1).

Cette situation propre aux communs libertariens est une façon d’expliquer pourquoi il n’existe pas de communauté de réutilisateurs au sens entendu par la théorie des biens communs. L’accès des données étant ouvert à tous, aucun réutilisateur ni aucune organisation n’a intérêt à se positionner comme défenseur de celles-ci, ni à supporter les coûts liés à la gestion d’une communauté de réutilisateurs.

 


 

(1) Levine, P. (2007). Collective action, civic engagement, and the knowledge commons. Understanding knowledge as a commons, 247.

(2) Le problème du passager provient des travaux d’Olson sur La Logique de l’action collective (1978) et trouve sa meilleure formulation dans la citation ci-dessous :

« Comme les groupes relativement petits sont fréquemment capables de s’organiser sur la base du volontariat et d’agir en conformité avec leurs intérêts communs et que les grands groupes ne sont pas dans l’ensemble en mesure d’y parvenir, l’issue du combat politique qui oppose les groupes rivaux n’est pas symétrique… Les groupes les plus petits réussissent souvent à battre les plus grands qui, dans une démocratie, seraient naturellement censés l’emporter. »

Cette victoire des plus petits sur les plus grands s’explique par le fait que plus la taille d’un groupe augmente et plus l’impact de la contribution d’un membre décroit, ce qui amène (paradoxalement) à une passivité des membres du groupe, qui deviennent alors des passagers clandestins. 

(3) Les phénomènes d’enclosure liés aux biens communs immatériels sont très bien décrits par Hervé Le Crosnier dans son article sur Les Communs de la connaissance 

“Le terme d’enclosure est fréquemment utilisé dans les communs pour désigner les diverses méthodes permettant d’exproprier les acteurs des communs de leurs droits d’usage. Ce terme provient du « mouvement des enclosures » qui a transformé les terres et forêts communes de l’Angleterre en terres privées, permettant aux landlordsd’accaparer les nouvelles richesses du marché de la laine, tout en privant les pauvres de l’accès aux ressources auparavant libres d’usage (champignons, miel, bois de chauffage… et libre pâturage). Pour l’historien des communs Peter Linebaugh, la violence des enclosures en fait un référent bien plus large, qui s’est répété sous diverses formes dans la monde entieriv. Avec les communs de l’immatériel, le terme d’enclosure prend évidemment un sens métaphorique. Les acteurs des communs utilisent ce terme pour renvoyer à la complexité de la défense des communs, qui ne sont pas seulement menacés par la privatisation, qui n’est qu’un aspect des enclosures, mais par diverses formes et techniques qui limitent les « droits d’usage »

 

Cet extrait est issu de mes recherches sur l’Open-data, menées dans le cadre de mon doctorat sur l’innovation de services issue de l’Open-data, financé par le programme ARC de la Région Rhône-Alpes.

Suivez l’avancée des recherches en suivant ce blog (ci-dessous) ou en me contactant sur Linkedin.

 

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